Lago Charles Rosaire : Comment mon évasion de la Maca a été organisée

Ceux qui ont financé l’opération, pourquoi je suis gênant

C’est l’un des témoins « précieux » dans l’affaire dite « Guy André Kieffer ». Une affaire qui continue de faire couler beaucoup d’encre et de salive. Une affaire qui plus ou moins, a participé à frictionner les relations entre Paris et Abidjan. Mais depuis près d’un mois, l’homme s’est fait la balle. Une évasion pour le moins spectaculaire qu’étonnante, intervenue le mercredi 15 juillet 2009. Mais depuis sa cachette, Lago Charles Rosaire, c’est de lui qu’il s’agit, a décidé de rompre le silence. Et c’est à Soir Info, qu’il a décidé de se confier. Un entretien exclusif

Comment pouvez-vous vous présenter ? Lago Charles Rosaire : Je suis Lago Charles Rosaire. Je suis né le 20 décembre 1977 à Tabou. Je suis collaborateur extérieur des services secrets ivoiriens. Là, où je me suis retranché, je vais très bien. Mais si j’ai décidé de parler, un petit peu seulement pour l’heure je précise, parce qu’il y a plus, c’est parce que je suis peiné. Peiné par l’information que j’ai eue de l’arrestation des deux gardes pénitentiaires commis à ma surveillance, quand je me suis évadé. Les pauvres n’ont rien à y voir. En vérité, mon extraction et mon évasion de la prison, ont été de connivence avec l’administration pénitentiaire.

De qui parlez-vous exactement, en disant administration pénitentiaire ? L.C.R : Je veux parler de Kouassi, le secrétaire du directeur du pénitencier, du commando Logbo de la compagnie, du lieutenant Kassy du Cecos et de Sinaly, responsable de la sécurité de la Maca. C’est avec ceux-là, que la chose a été planifiée. Et ils ont reçu de l’argent pour que je me fasse la belle. Vous savez, j’intéresse beaucoup de gens, parce que bien entendu, je suis témoin principal dans cette affaire. Et j’intéresse à un double niveau. D’abord, mon incarcération ne plaît pas à des personnes, parce que cela peut leur coûter beaucoup. Ensuite, mon incarcération obéit à une volonté de brouiller les pistes. Pour ne pas que des choses sur la disparition de Kieffer soient sues, j’ai donc par ailleurs été incarcéré injustement pendant 17 mois, sans jugement. Et cela est le fait d’une haute autorité judiciaire ( il dit le nom) de ce pays qui n’est pas aussi innocente dans toute cette affaire de disparition de Kieffer. Et c’est justement pour ne pas que la vérité se manifeste, que cette autorité judiciaire m’a fait incarcérer. Cette autorité avait tout intérêt à me museler, dans la mesure où j’ai voulu donner un coup de main aux Français qui recherchaient la vérité. Kieffer est vraiment décédé en Côte d’Ivoire. Il y a des implications à bien des niveaux dans cette affaire et je le sais. Alors, vous pouvez comprendre que je sois gênant pour certaines personnes impliquées, qui ont découvert que j’étais prêt à livrer des secrets.

Mais enfin, si les autorités compétentes vous ont arrêté, c’est bien pour que la vérité se manifeste dans cette affaire de disparition de Kieffer, dans laquelle vous êtes un des principaux témoins. L.C.R : Moi je vous demande, cela faisait combien de temps que j’étais à la Maca ? Si on m’a arrêté, je suppose qu’on veut que je dise ce que je sais dans l’affaire. Mais depuis 17 mois que j’étais en prison, on ne m’a jamais demandé de dire ou de montrer ce que je sais. J’estime donc, que c’est parce qu’on voulait tout simplement me faire taire à jamais. Alors, je me suis évadé.

Justement, à propos de votre évasion, vous avez avancé que des personnes ont touché de l’argent. Alors, qui a donc financé l’opération et à quelle hauteur ? L.C.R : Ce sont des Français et même des Ivoiriens ( il préfère taire leurs noms) que la manifestation préoccupe dans cette affaire, qui ont financé l’opération de mon évasion. Et cela s’est fait à hauteur de 3.500.000 Fcfa. C’est avec eux, que présentement, je suis en train de tout finaliser, pour lâcher la « bombe ». Si bien entendu, rien de mal ne m’arrive entre temps.

Dites comment votre évasion s’est-elle déroulée ? L.C.R : Il faut indiquer que c’est une semaine avant, que j’ai été informé de ce que mon évasion est en cours de préparation. Les complices cités plus haut, m’ont demandé de suivre les instructions qu’on allait me donner et que tout allait bien se dérouler. Voilà comment je me suis fait passer pour un malade et on m’a sorti de la prison pour me conduire à l’hôpital. De là, j’ai prétexté des documents importants à prendre chez moi à la maison et je me suis taillé dans la nature, avec un scénario bien monté.

Quel est ce scénario ? L.C.R : Dans un premier temps, le véhicule à bord duquel je me trouvais en venant de la Maca pour l’hôpital, devait être attaqué par les commanditaires de mon évasion. Ce qui aurait tout simplement laissé croire à un enlèvement. Mais après réflexion, cette idée n’a plus été retenue. Vu que les gardes pénitentiaires qui m’accompagnaient et qui n’étaient pas associés à l’opération, pouvaient recourir à leurs armes à feu. Ce qui aurait déclenché une fusillade dans laquelle il y aurait de fortes chances que moi-même je perde la vie. C’est ainsi qu’un autre scénario moins bien dangereux, a été retenu. Et donc, depuis la Maca, le véhicule de mes complices suivait le nôtre, avant d’aller garer dans un coin de rue, non loin de chez moi. Et quand j’ai eu accès à mon domicile pour prétendre y prendre des documents, je me suis éclipsé par une issue que mes comparses et moi maîtrisions. C’est comme cela, alors que les gardes pénitentiaires attendaient, que j’ai rejoint mes complices et nous sommes partis.

Comment avez-vous ensuite quitté le territoire ivoirien sans être inquiété, pour vous retrouver là où vous êtes en ce moment ? L.C.R : Là-dessus, il faut dire que tout a été parfaitement planifié. Et quand je dis que tout a été planifié, vous devez comprendre. De gros moyens financiers ont été mis en jeu, pour que je quitte le territoire ivoirien sans encombre. J’ai fait une partie du chemin par la route, et le reste, par voie maritime tout simplement. Et dans mon exil, je vis grâce à des personnes que la manifestation de la vérité intéresse au plus haut point.

Pensez-vous revenir incessamment en Côte d’Ivoire, pour tout déballer de ce que vous savez de l’affaire Kieffer ? L.C.R : Je pouvais rentrer en Côte d’Ivoire si seulement, je ne faisais pas l’objet de poursuites absurdes comme cela a été le cas. Si les gens souhaitent que nous allions sur le terrain de la manifestation de la vérité et rien d’autre, il n’y a pas de problème. Sinon, pour l’heure, je ne pense pas que cela soit possible.

Savez-vous à quoi vous vous exposez en ce moment ? L.C.R : Je sais que je m’expose lourdement, mais que voulez-vous ? Il faut que la vérité se manifeste. Parce que je n’ai jamais digéré le fait qu’on me garde injustement en prison pendant 17 mois, sans qu’on ne me demande quoi que ce soit. Je sais que je suis un cabri mort, mais ce n’est pas un problème.

Revenons à présent à Kieffer. Le connaissiez-vous personnellement ? L.C.R : Je n’avais pas de relations particulières avec lui. J’avais plutôt des relations avec Tony Oulaï qui lui, le connaissait très bien. Il faut souligner que Tony était aux services secrets ivoiriens. Et comme sa tête n’inspirait pas confiance à un officier de ce service, ce dernier m’a intégré à la cellule, pour un faire un contre-espionnage sur la personne de Tony Oulaï. Je filais donc ce dernier. Voilà comment j’ai eu connaissance de cette affaire Kieffer.

Qui était donc cet officier qui vous a demandé de filer Tony Oulaï ? L.C.R : C’est feu le commissaire Koudou Laurent de l’Ansi.

Dites-nous exactement ce que vous savez de la disparition de Kieffer dont on parle tant. L.C.R : Je sais beaucoup de choses de cette disparition, vu que j’étais près de Tony Oulaï qui en sait trop et autour de qui, tout tourne. J’ai suivi tout ce qui s’est passé. Cependant, souffrez que je n’en dise pas plus. Au moment opportun, je le ferai. Je discute avec vous tout simplement, pour vous faire comprendre, que j’en sais beaucoup et je vais vous déballer tout plus tard. Il s’agit ici pour le moment, d’un signal fort à tous ceux qui sont impliqués dans cette affaire et qui se connaissent. Pour l’heure, permettez que je ne rentre pas dans les détails.

Nous insistons. Dites-nous ce que vous savez de la disparition de Kieffer. L.C.R : Vous insistez. Et bien, je ne tomberai pas dans votre jeu. Cependant, vous devez juste savoir que c’est Tony Oulaï son ami, qui l’a livré en organisant son enlèvement en avril 2006, sur le parking du supermarché « Prima » à Marcory. Après quoi, Kieffer a été conduit chez un responsable de la sécurité.

Quel est ce lieu où il a été conduit et quel ce responsable de la sécurité ? Nous insistons. L.C.R : Moi aussi, j’insiste pour ne rien vous dire du nom de cet officier. Sachez pour l’heure, que Kieffer a été conduit et gardé dans un bureau aménagé par cet officier, à Angré, non loin du commissariat de police du 22ème arrondissement à Cocody. C’est là qu’il a été torturé pendant longtemps, avant d’être liquidé en juillet de la même année. Ils l’ont ensuite enterré dans un endroit que là aussi, je ne révélerai pas pour le moment.

Depuis longtemps, les Gbagbo ou leur entourage sont accusés de cette disparition de Kieffer. Qu’en dites-vous ? L.C.R : Gbagbo je dis non, Mme Gbagbo je dis également non. Mais leur entourage, je dis oui. Parce que selon ce que je sais dans cette histoire de l’enlèvement jusqu’à l’assassinat, il y a des personnes proches de M. et Mme Gbagbo qui sont impliquées. Et je suis prêt à témoigner partout où le besoin se fera sentir.

Pouvons-nous avoir des noms ? L .C.R : Je vous ai déjà dit que je ferai des révélations un peu plus tard. Pour le moment, laissez-moi le temps, parce que toutes les conditions pour évoquer cet aspect des choses, ne sont pas encore réunies. Quand ce sera fait, je n’hésiterai pas. Et ça, vous pouvez compter sur moi.

Récemment, il y a un certain Major Gossé qui a dit être des Forces de défense et de sécurité de Côte d’Ivoire, qui lui aussi, a accusé l’entourage de Mme Gbagbo. Vous qui prétendez avoir travaillé aux services secrets ivoiriens, le connaissez-vous ? L.C.R : Je le connais. Nous sommes un certain nombre de personnes qui savons ce qui s’est réellement passé. Mais dans son cas, il fait de la surenchère en disant qu’il est des Fds. Cela est faux. Il voulait juste se donner de la contenance en s’affublant pour des raisons qui lui sont propres, d’un titre usurpé. Par contre, ce qu’il dit, est fondé.

Quel était l’intérêt pour l’entourage de Gbagbo comme vous le dites, de liquider Kieffer ? L.C.R : C’est parce qu’il était en train de mener une enquête sur les matières premières comme le cacao en Côte d’Ivoire. Ce qui lui a permis de découvrir certaines choses très graves. Cela n’a pas plu à des autorités ivoiriennes. ( Il cite un ex-ministre et proche de Gbagbo). Kieffer a même découvert d’autres choses plus terribles et il était sur le point de rencontrer le Président de la République pour lui demander d’ouvrir l’œil sur ce qui se passait autour de lui. En tout cas, il voulait avoir l’avis du Président sur ce qu’il a découvert réellement. Et comme il y a des personnes mises en cause, celles-là ont décidé de le faire taire définitivement.

Qu’a concrètement découvert le journaliste franco-canadien ? L.C. R : Il a découvert dans la filière café-cacao, l’existence d’un véritable réseau mafieux autour du Président. Ce réseau était impliqué dans les blanchiments d’argent et toute sorte de trafics. Ce sont donc ces choses « sales », que Kieffer a découvert et voulait avoir une idée de tous ceux qui y étaient trempés.

Votre mot de la fin L.C.R : Je voudrais dire que c’est malheureux qu’en Côte d’Ivoire, on a cette habitude d’avoir horreur de la vérité. Je suis étonné qu’on n’interroge pas quelqu’un comme moi, qui dit savoir la vérité sur l’affaire Kieffer et qu’on se contente de garder en prison inutilement et pendant 17 mois. Je pense que c’était une façon pour eux, de me faire mourir à petit feu. Je suis aussi triste pour notre justice qui punit les innocents à la place des coupables. Je le répète, les gardes pénitentiaires qui m’ont accompagné, n’ont rien à voir dans l’affaire de mon évasion. Les vrais responsables de mon évasion, se connaissent et sont là. Et je vous donne rendez-vous pour une prochaine fois, avec d’autres éléments.

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